La mathématique tourne au bord du vide. Zéro est son point nodal sur le bord duquel s’impose l’émergence principielle du « 1 » encore neutre. Mais Derrida ne s’intéresse pas tant à cette loi du vide qui va orienter la refondation du platonisme telle que Badiou la réamorce. Derrida s’intéresse, en lisant Husserl, au pas, à la métrique de la géométrie qui s’appuie sur un rythme. Comment assigner finalement à une rythmique le premier coup dont, à la façon du cœur qui bat ou se transplante, il n’y a pas de primauté à entendre ?
Le rythme du cœur ne commence pas de façon nette et on pourra dire d’une série numérique que le premier point qu’elle nombre n’est premier que par contrecoup et relativement à un second point qui permet de lui donner cette place comme en « troisième lieu ». Imaginons que nous n’ayons pas d’autre nombre que « 1 ». Comme un nombre n’est qu’un relatif, seul, il perdrait son statut principiel et "1" ne serait 1 de rien du tout. Il ne devient premier que par rapport à 2 qui doit le suivre et le fonder en retour, dans un contrecoup surplombant, un écho reléguant l’unité originaire comme en troisième lieu et pour ainsi dire après le 2. L’origine de l'ensemble des nombres est affectée d’une boucle singulière qui interdit de poser son point en la substantialité de l’Etre. On y reconnaîtra seulement une opération cardiaque disséminée qu’on pourrait appeler "tiercéité" pour reprendre le mot de Peirce nous reconduisant vers une origine qui n'est pas d'origine. Un se trouve supplémenté par deux sans lequel il ne serait pas "un", ne l'étant qu'en excroissance et de façon surnuméraire. C’est donc bien après le deux, en troisième position qu’on pourra affirmer sa primauté. Et c’est de cette manière que Derrida comprend l’intéressante proposition de Husserl dans sa manière d’envisager toute fondation comme une fondation en retour ou, mieux, une fondation en boomerang.
Hegel d’une certaine manière avait déjà compris que l’origine est une construction du multiple ou comme il dit encore un résultat ne commençant qu’à la fin ainsi que le montre la figure du cercle (Le "un" n'est pas "un" sans son autre que désigne le "aussi" dit-il dans la Phéno, "aussi" multiple sans lequel il ne saurait se boucler sur soi). Cette origine frelatée de la géométrie, affectée d’une différence originaire, ce débordement de l'ontologie logique dont elle procède donnera à Derrida l’occasion de parler d’un « retard originaire » qui n’est pas le propre de la géométrie -ni du Zéro qui fait ensemble vide dans lequel 1 peut nager et se multiplier- mais se révèle en ce que la géométrie est d’abord une écriture, une trace de quelque coup de crayon dans le sable auquel manque l'Etre: écriture sans origine ni corrélation originaire, ce qui conduira Derrida, à la suite de Heidegger, à barrer le verbe Etre au profit de l’événement erratique quand Deleuze en parlera à son tour comme d'un extra-être. Il me vient à l'esprit que l'événement, qui ne ressortit pas à l'ontologie des nombres, était donc un concept déjà très abouti au moment où sort L'être et l'événement, livre donné pour magistral mais où il n'est jamais question cependant de Derrida ni de Deleuze qui ont redonné ses lettres à un concept pas très en vogue dans le contexte généraliste du structuralisme. De L'être et l'événement donc, relooké en aparté...

JCM

PS: un commentaire intéressant de Tamrin A'tort sur le magma numérique ci-dessous.