Jean-Clet Martin adopte l'attitude,
non à proprement parler d'un commentateur,
mais d'un conteur
[1]

Je me permettrai donc, si vous le voulez bien,
de rêver avec vous
[2]

Attardons, égarons-nous, frayons, traçons, rêvons sérieusement en compagnie de ce penseur singulier dans la manière de créer, de signer [« sa signature aussi me regarde »[3]], de capturer les signes se présentant à lui parmi de troubles ombres qui s’animent dans l'antre d'aberrantes galeries aux multiples et dangereuses facettes, aux infinis réseaux de cavités dont la patience tout philosophique sera l'unique recours. Flux et reflux à vitesse infinie, pliés. Un travail secret, dissident du dessous, sous terre, en spéléologue-philosophe – spéléosophe -, logicien des grottes, en amoureux d'une sagesse qui ne fait, par malheur, que fuir, s'éloigner. Modulateurs de balises éparpillées, d’événements saisis, dans l'obscurité d'une caverne qui, à l'inverse de ce que pense Platon (Badiou), s'avère apparaître comme l'unique lieu philosophique à fréquenter dans l'espoir d'y rapatrier quelque notion intelligible. Nulle sortie possible de l'excavation, c'est la fréquence des visites, l'en-deçà de l'expérience de cet Enfer qui matérialise une vie philosophique. Philosophie de l'inquiétante étrangeté qui force un grand malaise à tout liseur sérieux, lecteur endurant, résistant. Exaltant vertige qui rompt avec les trop tranquilles pensées policées made in Université et des piètres ouvrages qui pullulent à longueur, largeur ou hauteur d'étalages, têtes de gondole de bien trop rares librairies. Pas de principes scolaires, de maîtrise transcendantale, car oui !, philosopher « commence plutôt avec ce que j'ai, le mal dont je souffre, la pathologie qui me travaille »[4]. Répondre dès lors « à une certaine configuration pensante, une image de la pensée pour tracer une bordure qui interdit les confusions »[5], voilà le devoir qui incombe à tout penseur explorant les gouffres, abysses humains, les précipices sans fonds qui s'entre-ouvrent à quinconce s’essaie à la recherche d'anneaux conceptuels - ou matière de sens à combiner.

La sculpture, la gravure, la peinture spéculative à l'aide d'une boite à outil, à médiums propulseurs, d’instruments qui se densifient en quantité et en qualité grâce à une pratique des phénomènes abattant tout cloisonnement afin d'y tracer une ligne de Vie composite. C'est à dire la création d'une figure du contemporel (le contemporain intemporel), d'un temps singulier, hétérogène, à partir des miettes, des miettes de miettes, ces nuages de fragments : émiettements créateurs, « créatiogènes », constitués d'innombrables nanomondes (mondes dans le Monde), de séries divergentes, ritournelles disséminées, à une époque ou croire en un Monde clos, délimité, clair, droit, épuré, en un Cosmos ordonné, ne peut supporter la comparaison avec le concept de « Plurivers » donné par Jean-Clet Martin (la physique parle de Multivers, l'art de Multiversité, la mathématique de multiplicités ou multiples, l'anthropologie de multinaturalisme, la politique de multitude). Un monde devenu donc, sous sa plume, im/monde, par la fin d'un monde compté, notamment lorsqu’il circule accompagné par ces horreurs, aberrations, altérations que nous montrent, et la physique quantique, et la géométrie fractale : « L'infini moderne cède alors le pas au chaos de notre siècle déboussolé. À la jointure de tous les temps, dans la bifurcation de ses labyrinthes, le contemporain est le nom des mondes qui se superposent mis en dehors les uns des autres, parcourus par des outsiders qui seront comme des héros de la science-fiction devant des matières dont la mémoire ouvre des nanomondes immenses au sein de villes et d’appartements de plus en plus rétrécis »[6].

Ce pourquoi il développe, depuis plus de trente ans, ce qu'il faut bien appeler une étrange philosophie, bizarroïde et biscornue, une ex-croissance à l’intérieur du polissage culturel archi-droit, antibiotique et fade : « La philosophie, sous la ressource fictionnante qui affecte ses concepts, n'a rien à voir avec de belles définitions relativement à ce que les choses devraient être, ni avec leur exposition sur un papier millimétré à l'usage de quelques répétiteurs ». Une fabrique impersonnelle, étrange/ment intercessée, intempestive, ramifiée de toutes parts, en tous sens, qui ex-croisse, éloignée de l'agitation journalistique, et étrangère au monde académique-classique, à la corporation devenue bourgeoise, scolastique, des professeurs -et muée par un désir de lier écritures (poétiques, littéraires), images (picturales, photographiques, cinématographiques), sciences (mathématiques ascétiques, cosmologiques) et concepts (philosophiques). JCM au pays des philosophes rois, des philosophes ministres, lui plutôt du côté des pirates, flibustiers et autres corsaires du concept. Intégré à un système dont il déborde le cadre en reprenant, pourquoi pas, ces quelques mots de Tim Burton : « Je me suis intégré à ce système, mais je ne sais vraiment pas comment. Je m'y sens comme un étranger, et je le vois bien, au regards inquiets que je suscite dès que j'explique mes idées »[7].

Dans la lignée d'un Deleuze (« Un livre de philosophie doit être pour une part une espèce très particulière de roman policier, pour une autre part une sorte de science-fiction »[8]) ou d'un Derrida (« De la philosophie – s'écarter, pour en décrire et décrier la loi, vers l'extériorité absolue d'un autre lieu »[9]), il s'agit pour Jean-Clet Martin (JCM à présent) de créer un nouveau langage, un anti-système, une contre-tradition, de ré-inventer, indiscipliné, par le milieu, une inédite histoire de cette discipline qui ne peut (là se concentre toute problématique) qu'être expérimentale, stoïcienne, vitale : « Un être en déroute, un homme en fuite dont le manuscrit enregistre une forme de biographie, de graphe vital »[10]. Un conte infini, sans maître, cependant qu'une certaine maîtrise pointue du mètre, des notions qui importent sera cruciale. Une enquête sur le bord, placé en équilibre sur une ligne de crête, un étroit sommet, et constamment à la recherche de concrétude dans l'abstraction d'un quotidien bardé de risqués précipices, et dont l'opinion ou le fou raffolent. Trouver une justesse donc entre la folie et la bêtise signalera le programme. Critique et clinique. Au bord de cette expérience, y cherchant des traces - fidèlement infidèle -, laissées par les grands penseurs : « Faire de la philosophie, et non pas être philosophe »[11]. Devenir-détective du philosophe, ou devenir-philosophe à la pointe de l’inhumain, enquêtant sur les grands écrits, sur ses pairs, ou plutôt im/pairs, sur ces criminels qui font la véritable histoire de cette science humaine, de cette forme de pensée. Enquérir à l'aide de la non-philosophie, des nombreuses conditions spéculatives impossibles à réduire aux petits nombres 1,2,3,4. De véritables romans philosophiques, avec en exemple, la « Phénoménologie de l'Esprit » (Hegel), que JCM discerne comme une intrigue nouant « des chapitres comparables à de véritables épisodes (…) Une queste fantastique »[12].

Queste extra/ordinaire, sortie d'un ordinaire angoissant, que l'on attribue ici à son parcours, car située quelque part entre une métaphysique du chaos, qui « dédouble les choses comme des objets déchirés entre franges ondulantes mais corpusculaires, fluxueuses mais dures »[13], et un vitalisme radical, critique, où « les concepts (…) sont comme des démons au moment où la vie passe une frontière et s'associe à l'inesthétique du visuel par-delà la seule intelligence conceptuelle »[14] ; vitalisme qu'il nous porte au regard d'une manière forte étonnante, quasi comme un récit onirique : « Le rêve apparaît comme une porte, une espèce de « trou de ver » pour raccorder des régions autrement infranchissables »[15]. Fictions philosophiques, chutes et plongeons, une descente en très grande profondeur, dans un tourbillon à l’intérieur duquel il faudra trouver une sortie, un rayon de lumière, une passerelle mouvante, un passage dérobé : « mon corps d'homme chauve-souris peut découvrir une ligne dans cette chute, comme fait le nombre d'un dé qui roule sur soi »[16]. De fait, c'est à l'aide du travelling latéral, opération cinématographique par excellence, que JCM construit une image de la pensée novatrice et surprenante. Le rectiligne architectural de la scène quotidienne s'en voit exacerbé, fragmenté, en une multiplicité de lignes désordonnées, courbes, qui se divisent et se subdivisent par de nombreux zigzags, la droiture ciselée, biseautée, par quelque chose comme des ciseaux conceptuels (cf « Edward aux mains d'argents »).

Et c'est sur une ligne attenante qu'un metteur en scène né la même année que lui (1958), Tim Burton, penseur lui aussi d'hommes chauve-souris, d’hommes-machines, auteur américain (JCM paraît très attiré par les auteurs et villes américaines), en une semblable impulsion, sonde un tréfonds dont il descend puis remonte les marches par de difformes et infinis escaliers qui jalonnent ses films. Il en va de même sur les écrans servant de supports aux étonnantes suites qu'il fabrique. Théâtralité exacerbée, désordre en confrontation avec le rythme d'un ordinaire fui en fracas graphiques de lignes chaotiques, déchirures, couleurs lumineuses comme une autobiographie linéographique. Le cinéma sera avec Burton un art-monstre, un art de la métamorphose. Lui aussi se trouve pris dans une vie créatrice : « J'aime beaucoup l'idée du détective »[17], notamment par une double mise en scène, un diptyque du comics Batman qui réunit leurs différentes « passions communes » : devenir-animal ou machine de l'homme, âme baroque, métamorphose, expressionnisme, ossuaires, formes gothiques, Van Gogh, Wells, Carroll, Poe... « Je dois avoir un faible pour les « humanimaux » »[18]. Tim Burton dont les images, les long métrages, les idées sensibles, n'interviendront ici pas seulement de manière biographique, anecdotique, mais pour une affaire de formes, de toucher, de sensibilité et de visions qui sont au centre de leurs œuvres respectives : « Toute philosophie partage avec Lovecraft [nous ajoutons avec Burton] des formes inesthétiques, celles fantastiques auxquelles elle ouvre des chemins d'accès qui sont inattendus, des cercles et des images qui sont des créations pures. La philosophie n'est pas sans images »[19]. Cette manière féerique de conter (« le conte de fée revendique la libération de l’imaginaire. Il permet de décrire des variétés de façon beaucoup plus subversive »[20]), de ra/conter des histoires, éminemment perceptible chez Burton, se traduit chez le philosophe par de nombreuses références au genre, à « Alice au pays des merveilles », mais surtout par une griffe reconnaissable, pareille à nulle autre (une griffure semblable à celles de « Sweeney todd » ? le diabolique barbier ?).

Mais les contes de fée deviendront, sous leurs plumes ou appareils vidéo, des anti-contes de fées, la rhétorique du genre inversée par des réflexions sur l’expérience vitale. Burton nous permet d'atteindre, par un tortueux chemin, aux concepts du philosophe. Burton, qui a adapté le roman de Carroll, romancier « qui nous apprends que tout se répète selon des principes qui n'ont en réalité aucune valeur absolue »[21]. Combien de multiples pistes peut prendre virtuellement notre expérience ! Bifurcations, ramifications, multiplicités de sempiternels labyrinthes s'ouvrant sur le retour, à chaque fois différents, de qui veut et à qui accepte ce que Deleuze devra nommer l'empirisme supérieur (transcendantal). C'est à dire la faculté à expérimenter des voies de traverses, l'inversion des couleurs ou encore le changement de texture, « retrouver pour chaque faculté la figure centrale, le plan micrologique sur lequel elle prélève ses points remarquables, réactiver l'état indécis d'une perception flottante, embrouillée par l'émergence simultanée de tous les plis qui l'agitent en tous sens suivant une clarté rehaussée, une netteté électrique, presque monochromatique – nuit d'orages ! »[22].

Il s'agit, l'espace de ce petit texte, de cerner, localiser et faire apparaître le style de JCM, sa signature, qui, lançons nous, mérite véritablement l'adjectif « martinien » ou « martiniesque », au même titre que le cinéaste dont le nom est devenu commun pour désigner une forme d’expérience particulière: « burtonienne ». Nous observons un trouble voisinage, entre deux jardins aux sentiers qui bifurquent, qui se trouve à l’œuvre, certes dans des registres qui leur sont propres, mais suffisamment proches pour s'y attarder. Prenons cette forme de cinéma d'animation que Burton développe dans « Les noces funèbres » ou encore dans « L'étrange noël de Monsieur jack », et ralentissons les quelques paroles du réalisateurs : « L'animation image par image a une énergie indéfinissable, car elle permet d'insuffler réellement la vie à ce qui est animé »[23]. Il devient semblablement possible de qualifier la pensée de JCM comme une philosophie d'animation, image par image, où les concepts se mettent en mouvement, s'animent concrètement, par une image de la pensée nouvelle, fabriquée à l'aide d'outils cartographiques, per/forateurs, avec des boussoles, des cordes, des pioches ou lampes torches de signaux, des balises topographiques, prises dans une expérience nocturne des tréfonds, des sous-sols énigmatiques, sombres dédales, par une existence qu'il éprouve comme une lutte contre l'abîme, et d'où il tire quelques concepts arrachés à même les limbes, à corps et à esprit perdus. Cette philosophie sera « celle qui, loin d'être solaire, se cantonne au monde placé sous le cercle de l'enfer, dans la nuit que la vie affronte à chaque pas, s'épuisant à creuser un tunnel, une issue au hasard qui lui a donné jour »[24].

Une âme baroque, voilà comment caractériser le style de JCM/Burton, leurs lignes de conduites, ou plutôt de mauvaises conduites, communes et irrégulières. Baroque cinématographique selon baroque philosophique. Étrange couple, remarquable corps que possède cette créature, devenue ici siamoise par différences/répétitions et qui ne détonerait pas dans un long métrage burtonien. Ainsi, faire rentrer Burton chez JCM paraît déroutant à première vue, mais finalement pas autant au moment où Zizek lit Lacan à l'aide des blockbusters hollywoodiens quand Meillassoux aborde la problématique des boules de billards de Hume en lisant Asimov. Burton chez JCM, égale à une mise en image, entre le virtuel et l'actuel, qui s'autonomise par le texte. Des phénomènes de contes qui deviennent personnages conceptuels, logiquement, avec des mouvements : sombrer ou s’élever. Aussi, « L'âme dans le baroque, nous dit Deleuze, a avec le corps un rapport complexe : toujours inséparable du corps, elle trouve en celui-ci une animalité qui l'étourdit, qui l'empêtre dans les replis de la matière, mais aussi une humanité organique ou cérébrale (le degré de développement) qui lui permet de s'élever, et qui le fera monter sur de tout autres plis. Quitte à ce que l’âme raisonnable retombe, à la mort, et remonte au jugement dernier, comme un ludion. La tension est entre l’enfoncement, comme dit Leibniz, et l'élévation ou l’ascension qui percent par endroits les masses organisées »[25]. Deleuze résume là l'arrête, l'angle, la nervure qu'emprunte les deux dispositifs de pensée. La dimension verticale, le thème de l'animalité, de la duplicité, les jeux de masques et les déguisements, se retrouvent tout au long des ouvrages donnés par JCM, aussi bien dans les essais que dans les romans. Il est alors par exemple possible de croiser l'analyse de « Hegel à Manhattan » avec le Gotham City de Batman, les grandes métropoles américaines, des grattes ciels aux sous-sols sombres, des trajectoires qui s'élèvent ou s'abaissent, qui montent ou descendent. Clair-obscur. « Mars attacks » conjugué à « Star Wars ou la res publica » pour composer des styles épiques ou des époques.

Comme le suggère JCM : « les époques gothiques, baroque, expressionniste... sont autant d'agencements relevant d'un entrecroisement de plans, d'un paquet de lignes qui brassent les individus », et c'est exactement cela que l'on observe dans le cinéma du réalisateur de « La planète des singes ». Extravagante planète, que cette dernière dominée par des primates très évolués qui ont asservis les hommes. Retournement, renversement de perspective que l'on retrouve dans le style du philosophe, dans le rendu inquiétant, en spirale (forme omniprésente dans les films de Burton), flocons de neiges (objet fractal), comme ces arbres tordus aux racines infinies qui poussent dans le film « Sleepy Hollow », paysages gothiques de l’État de New York au début du 18ème siècle et adaptation de l'une des rares légendes américaines, le cavalier sans tête : « La terreur d'une contrée sauvage contenue en aucun ensemble ordonné, en aucune vérité générique (…) La science-fiction, le mythe, les légendes sont nécessaires bien autrement que la raison (…) il est des contes qui ont la même valeur peut-être que les sciences exactes (…) science-fiction ou poésie, littérature et dérèglement de tous les sens, voilà que se lèvent des cris qui en disent plus sur la nature du réel que l'exactitude de l'universel ou la vérité de nos théorèmes »[26]. Une beauté qui ne pourra qu'être dissymétrique, le Beau classique éclaté, et l'harmonie, l'équilibre à déceler au sein de ce chaos enfin accepté. La notion d'inesthétique convient alors précisément aux progressions du philosophe : « Autre chose donc que le show actuel des stars d'un jour : une toute nouvelle ressource peut-être au cœur de la fiction »[27].

Le cri, justement, l'analyse du « Cri » de Munch, fait par JCM l’expérience de l'angoisse, la répétition venant de la frayeur que rencontre tout homme en prise directe avec la Vie. Épouvante, panique, frayeur certes, mais qui atteint une certaine agilité, dé/liaison, une dé/livrance, que le cinéma de Burton transmet également, livre délié, qu'il propose comme une respiration dans l'insoutenable quotidien d'une existence consciente : « Les flammes de l'Enfer ont, elles aussi leur légèreté »[28]. Âme, philosophie, pensée baroque, mais aussi ce que l'on appelle néo-baroque, ou expressionniste. Une philosophie expressionniste, qui capture l'énergie, et qui s'image au mouvement du cinéma. Burton : « C'est ce que j'ai toujours ressenti avec le mouvement expressionniste : c'est un voyage à l’intérieur de la tête de quelqu'un, une extériorisation d'un état intérieur »[29]. Une philosophie tout autant impressionniste qui s'attarde sur les tableaux du prince, Van Gogh (JCM lui a donné un livre important) afin de nous faire ressentir le mouvement, la lumière, la couleur d'un monde différencié d'avec notre croyance. Alors l'âme se libère de l'étreinte du corps, le corps comme instrument, et l'âme se décroche sans retenue dans le monde physique. Le voyage, la traversée, le « trip » psychédélique (littéralement « révélateur de l'âme »), la psyché sondée (folie du Joker dans « Batman » qui cependant lors d'une destruction de nombreux tableaux de maîtres, en épargne un seul, celui de Bacon « Personnage avec viande »...), la schizophrénie, la modulation de l'identité qui passe par l'hétérogène, par l'ouverture des portes d'une perception qui est constamment à réouvrir, la Vie à ré-expérimenter auprès de la méta-physique. Distorsions, hallucinations, différenciation, révolte contre la terreur du banal. L'être-là devenant un horla, comme l'eût montré Maupassant, une dramatisation qui se répand comme « une lézarde, une faille dans l'espace nous laissant percevoir un chamboulement, l'émergence d'autres espaces que l'on avait jamais soupçonnés »[30]. Il est vrai que les œuvres de Burton apparaissent rarement dramatiques, pas plus que la philosophie de JCM. Insistons sur ce pourtour qui prononce l'originalité d'un travail, d'idées novatrices, diversités, spécificités, qui résistent à la mise en image totale, intégrale (comme une vulgaire marchandise), de son style, son autographe ou arborescence vitale.

Le livre « Plurivers » suscite cette philosophie baroque, tout autant qu' « Ossuaires », ou cette paradoxale « Biographie de l'éternité » de Borges. Les ossuaires, ces compositions inorganiques, multiples et variées, ces amoncellements de formes hétérogènes seront la matière première des films du cinéaste américain. L'ossuaire comme figure des longs métrages où les squelettes et autres cranes sont légions, où les images flottantes, troubles, floues abondent et où les personnages en déroutes se multiplient (Edward, Ed Wood, Bittljuice...) : « L'ossuaire, toujours hybride, mélangera les espèces forcement hétérogènes selon une méthode qui n'est plus générique (…) on aura affaire plutôt à un dispositif, une « installation » pour laquelle il n'y a à attendre aucune vérité claire, ni aucune esthétique du Beau »[31]. L'inesthétique, l'illogique logiquement proposé aux lecteurs, une écriture vertaxique dixit Meillassoux pour Mallarmé, et que nous découvrons, à notre tour, chez JCM. La méthode de création sera le passage de frontières, à la limite -coup de dé, explorant des pistes dissemblables-, l'investissement d'une périphérie sur un balai de sorcière tout droit sorti d'un film de Burton (cf « Drak Shadows », le dernier film actuellement en salle). Mais ré-insistons, le sérieux du philosophe, l'extrême rigueur de son travail, partageant la force de l’image ne peut être mise sur le même pied que l'absurdité des scènes, ou le grotesque, le comique, du cinéma burtonien dont le sérieux n'est nullement remis en cause, mais qui, comme chaque artiste, laisse place à une signature réalisée dans d’autres matières, d’autres corps différents de la pratique philosophique. (nb : « Concepts, affects, percepts, doivent être créés tout en arrachant au chaos un monde multilinéaire »)[32]. En effet, les concepts sont l'affaire du « corpus » de la philosophie, ce que Deleuze affirmait, lui qui se mettais à rêver (cf l’abécédaire) d'une histoire de cette dernière où à coté de chaque nom de philosophe serait disposé les concepts créés, quelque chose comme une concepto-graphie, un organigramme à travailler d'une façon concepto-logique. JCM est effectivement un créateur de concept, tout un corps de concepts. Simplement, les longs métrages, nous permettent, une mise en mouvement du mouvement, qui redouble l'impulsion, la circulation des Idées du philosophe dans d’autres corps à corps et raccords. Une certaine puissance du faux. Il ne faut pas oublier que l'art est condition de la philosophie, et que cette dernière s'en rapproche considérablement par certains agencements, dont ceux de JCM marquent notre espace-temps contemporain.

« Les gens que j'aime, sont ceux qui sont sensibles à l'absurdité, au chaos, à l’ineptie de ce qui nous entoure »[33]. Allégation d'un Burton on ne peut plus proche de JCM sur ce point. En effet, le peuple, la faune, le bestiaire, les héros, les références de JCM sont composées d'une multitude de figures étranges, à l'agonie, de personnages, d'artistes en difficulté dans un monde qui n'accepte pas le dehors, la singularité ou la divergence, dont le chaos se trouve pourtant être l'ossature complexe. À l'instar d'Edward (l'Idiot du quartier) qui devra apprendre à vivre avec des ciseaux à la place des mains au sein d'une banlieue typiquement américaine, aseptisée, aux maisons et jardins similaires, limités, et aux habitants neutres, identiques, plats et sans particularités. Ou comme Alice qui ne peut accepter un mariage arrangé, une vie terne et téléphonée, alors que s'ouvre, suivant le lapin blanc, un monde beaucoup plus riche, anormal, monstrueux, hallucinatoire, que Burton met en images et que JCM anime par sa prose en direction d'une philosophie « très éloignée de l'évidence du best-seller »[34]. Alors, il faut imaginer philosophiquement un Jean-Clet Martin vivant au sein d'une petite bourgade haut perchée du Haut-Rhin, philosophe solitaire, éloigné volontaire du tumulte parisien, de la foule des normaliens -École Normale Supérieure... école de la normalité, norme, règle, usage- poursuivant une dés-œuvre créatrice, anormale, et qui s'éclaire ici à travers les personnages en mouvements dans un temps burtonnien. Artiste dont les héros subsistent difficilement au sein de châteaux éloignés, aux lignes chaotiques, sombres, baroques et à l'écart d'un monde grouillant de banalités, d'abstractions mortifères et bien trop ordinaires. Puis artiste que les studios Walt Disney rendirent « fou », comme il le rapporte, car lui demandant de dessiner de gentilles et sages petites bêtes à longueurs de journées.... Tandis que la philosophie étrange de JCM, raccordée virtuellement par les images du cinéaste, nous initie aux étrangements de très curieuses unités, « aux ‘uns’ » qui « sont à la fois (…) des unités discrètes, comptées, énumérées, et leur excroissance générale, l'emportement de toute unité par-delà sa monade. Ce balancement de l'unité égrenée à l'unité multipliée, expropriée, exorbitée, de l'un successif à la simultanéité se révélera peut-être en tant que moi et toi, ou bien en tant que mon corps et toutes les bêtes qui prennent corps en lui, par lui »[35].

Charles H. Gerbet

[1] Pierre Macherey, « Un hégélianisme ingénu et avisé »
[2] « Le balai de la sorcière » in « Figures des temps contemporains »
[3] « Signéponge », Derrida
[4] « Deleuze »
[5] Entretien avec Laurent de Suter
[6] « Plurivers, Essai sur la fin du monde »
[7] « Tim Burton, entretiens avec Mark Salisbury »
[8] « Différence et répétition »
[9] « Marges de la philosophie »
[10] Nous reprenons là quelques mots que JCM donne à Hegel et qui apparaissent, par détournement, comme auto-biographiques
[11] « Enfer de la philosophie »
[12] « Une intrigue criminelle de la philosophie, lire la phénoménologie de l'esprit de Hegel »
[13] « Plurivers, Essai sur la fin du monde »
[14] « Enfer de la philosophie »
[15] « Enfer de la philosophie »
[16] « Enfer de la philosophie »
[17] « Entretiens », Tim Burton, revue Positif
[18] « Tim Burton, entretiens avec Mark Salisbury »
[19] « Enfer de la philosophie »
[20] « Entretiens », Tim Burton, revue Positif
[21] « Le balai de la sorcière » in « Figures des temps contemporains »
[22] « Variations, la philosophie de Gilles Deleuze »
[23] « Tim Burton, entretiens avec Mark Salisbury »
[24] « Enfer de la philosophie »
[25] « Le pli », Deleuze
[26] « Deleuze »
[27] « Enfer de la philosophie »
[28] « Enfer de la philosophie »
[29] « Tim Burton, entretiens avec Mark Salisbury »
[30] « Deleuze »
[31] « Enfer de la philosophie »
[32] « Variations, la philosophie de Gilles Deleuze »
[33] « Entretiens », Tim Burton, revue Positif
[34] « Enfer de la philosophie »
[35] Préface de Jean-Luc Nancy pour « UNS », Mathieu Brosseau