russell

Des histoires de la philosophie qui soient rédigées d’une seule plume exacte sont choses rares. En ayant moi-même réalisé une version, en cent mots (1), je suis particulièrement sensible à ces événements qui ne s’adressent ni aux spécialistes ni aux étudiants, tout en les sollicitant encore, sur un plan plus physique, celui de l’observation, de la curiosité réactivant leur âme de collectionneur, pour autant qu’ils manifestent l’intérêt, le souci des petites choses bien taillées. Lecture de vacances pour les néophytes autant que pour les spécialistes distraits. Cela réclame franchement une passion de promeneur qui, comme Aristote déambule en pensant, mette la pensée en route au travers des vitesses de la logique et de ses enchaînements. Cela réclame encore davantage les ressorts de l’homme solitaire, en pleine mer, du navigateur et du naufragé auxquels il appartient de reconstruire le monde en une croisière qui ne manquera pas d’être philosophique. Il y a, en cela, la profonde idée d’une philosophie créatrice, de philosophes créateurs. A la pointe du dénuement -« s’ils sont heureux » même dans l’enfer de leur solitude-, la jubilation de ceux qui cherchent sera la condition même d’une pensée capable de poursuivre l’élaboration d’un monde encore à reprendre, toujours à renouveler. Le plaisir profond que j’éprouve au contact de ce livre, pourtant dur avec les romantiques, je sais que je le partage avec un autre aventurier que j’ai beaucoup lu, je veux parler de Borges qui en fit l’éloge en une formule bien frappée et qu’on retrouve d’ailleurs au dos du coffret de l’édition française, aux Belles Lettres, (en 2 vol.). Voici :

« On m'a posé... On me pose sans arrêt la question sur le livre que j'emporterais sur une île déserte ; un lieu commun du journalisme. Au début j'ai répondu que j'emporterais une encyclopédie ; mais je ne sais si on me permettrait d'en emporter dix ou douze volumes, je crois que non. Alors j'ai opté pour l'Histoire de la philosophie occidentale de Bertrand Russell, qui serait peut-être le livre qui me suivrait dans l'île... »

JCM

(1) 100 mots pour 100 philosophes, Les Empêcheurs/Seuil