Lyotard

Nous voici placés à l'orée d'une question, sur le seuil de ce qui nous ferait entrer en philosophie sans être assurés d'aucune sortie, y accédant par une brèche -ou en tout cas un ébréchement- qui fait la fêlure de la philosophie. Les philosophes sont de plain-pied engagés dans ce trou qu'ils ne voient pas, en ayant d'emblée perdu le nord comme toute boussole. C'est que, peut-être, il n'y a pas de couloir d'accès, ni de grandes vérités pour pénétrer au coeur ténébreux de cette question ouverte comme le propre de la philosophie. La seule certitude que nous puissions en apercevoir est que, dès que la question de l'unité se pose à elle, "on risque de l'ébrécher" (p. 55).

Il n'y a donc pas de philosophie fracassante (sauf dans sa ruine). Nul portique, nul jardin, nul lycée et pas davantage d'académie pour cette recherche particulière que nous nommons philosophie. La philosophie, à la manière de Lyotard, est une philosophie pauvre, au sens où l'on parle par exemple de Pauvre art, s'efforçant de rafistoler les déchets de matériaux dépréciés, laissant transparaître la difficulté d'une figure si peu conforme à la noblesse des vérités éternelles. Mais sans partir des déchets, Lyotard se contente du défaut d'origine eu égard à la vérité et longe l'ébrasure d'une pauvreté essentielle à la pensée elle-même en ce qu'elle manque de tout, au point d'affronter le risque d'être perdue, à fonds perdue, oubliée au moment même où elle cherche ce dont elle ne saurait se souvenir. Nous sommes donc placés par le petit livre de Lyotard au centre d'une difficulté essentielle, sans palais somptuaire pour fixer la perfection d'un géométral, affrontant "l'inarticulé" de ce qui n'est pas encore dit, éberlués de son extravagance(p. 75). Nous voici ramenés encore à ce qui ne peut se régler, à la question de la philosophie qui n'est pas même celle de "la création des concepts" ou des "vérités génériques" qu'elle rassemblerait mais plutôt celle de l'acte manqué dont la psychanalyse, avec Freud, nous laissa penser l'incroyable dérobement.

A l'encontre de toute pensée triomphante, la détresse de la philosophie est qu'elle ne s'appartient pas à elle-même et que, loin de penser la pensée, elle ne cesse de louper son retour sur soi comme ferait un dangereux boomerang. Lyotard nous ouvre donc au seuil d'une question qui est celle d'un acte manqué, sans réussir à mettre la main sur ce qui motive un tel manquement rendant infinie la question en tant qu'inachevée. "La philosophie se manque elle-même, elle est en dérangement, nous partons en quête d'elle à partir de zéro, nous ne cessons de l'oublier, d'oublier sa place" (p. 21). Alors l'histoire de la philosophie est celle d'un étonnement dont on ne se souvient pas même de l'origine, une déroute et un naufrage qui nous laissent sombrer en un fond, un enfer résidant en son inépuisable chemin. A ce manquement à soi-même si aventureux, à cette perte de soi, la philosophie témoigne finalement un désir fou, un désir paradoxal et déraisonnable, celui de la recherche de ce qui manque reconduite au bord de la perte animant toutes les sentinelles perdues.

J.-C Martin
Le livre de Lyotard, préfacé par Corinne Enaudeau, est publié dans la petite collection -qui se fait grande!- de Laurent de Sutter, aux PUF.