François Hollande l'a donc emporté de plus d'un million de voix, pourfendant les sauts agités de son rival qui ne jurait que de ce qu'on peut faire ou ne pas faire, la seule action possible pour ce dernier étant celle qui s'est déjà réalisée ailleurs. Nulle part dans le monde, reprochait-il à Hollande, ne s'est imposé autre chose que le rachat de la dette. L'histoire, la seule Histoire étant celle, empirique, de ce qui est déjà advenu, ratifié de longue date par des concepts aussi étranges que ceux d'effort, de rédemption alors que, par ailleurs, les dépenses prenaient un tour vertigineux au moment où les banques cautionneront surtout la virtualisation des intérêts de plus en plus insupportables, empruntant à taux insignifiant un argent mystique qu'elles pourront vendre en lui ajoutant la valeur glorieuse de la dette et des triples notations.

Je ne voudrais en rien préjuger de cette victoire -que j'appelais de mes voeux- n'étant que trop volontiers inscrit dans la contestation, naturellement porté par le doute et la critique inséparables de la philosophie, en marge des pouvoirs. On ne saurait remettre en question pourtant la forte réussite de Hollande. Elle appartient à un événement inespéré, au sens où l'espoir n'était pas toujours pour lui, ni clamé autour de son nom. On lui a, fort justement, reproché son inexpérience. Ni ministre, ni secrétaire d'Etat, Hollande vient d'ailleurs, trop autre. Il n'était donné dans aucune expérience comme un acteur possible. Que Sarkozy s'en prenne aux médias pour justifier son propre échec nous laisse oublier un peu que ce ne sont pas du tout les médias qui ont porté Hollande aux nues, n'ayant été annoncé par rien, pour ainsi dire insignifiant encore il y a moins d'un an. On ne donnait pas cher de ce nom qui n'inspirait pas même la méfiance. Dans son propre entourage les choses n'ont pas été d'une totale simplicité. De sorte que c'est bien un étonnement que suscite la montée progressive de sa silhouette, le devenir d'une personnalité dont la métamorphose n'était pas prédestinée, mais révélatrice d'une transformation à laquelle Hollande devait assister lui-même pour avoir à promettre ce qu'il est devenu. On peut voir des images où siègent à côté de lui DSK et Fabius sans noter sa présence, sans remarquer sa voix ni même le concevoir comme un adversaire ou sous la dignité de l'ennemi potentiel, méjugé peut-être jusque dans l'intimité de l'ex-couple qu'il composait avec Ségolène Royal, présidentiable avant lui.

Ce n'est pas de l'Histoire qu'est issu le triomphe hollandais. Ce n'est pas davantage par des causalités médiatiques que son nom propre se substantialise en navire. L'Histoire ne l'avait point annoncé, mais c'est au contraire son nom qui désormais s'imposera à elle, au risque de retomber dans l'Histoire et ses réappropriations applanissantes, elle qui ne se nourrit que de statues et de statuaire. Rien n'annonçait donc la victoire de la gauche sous le soleil du hollandisme. Elle ne s'était pas d'emblée cristallisée sous ce nom qui la précède de manière impromptue au lieu d'en rester le serviteur. De cette improvisation, de cette impréparation, de cette inactualité (qui sollicite intelligence et plasticité), Hollande s'est progressivement arraché avec de plus en plus de détermination, se laissant infiltrer par des gestes et une posture tout à fait imprévisible, au point que lui-même devait rester prudent, jusqu'au dernier jour, sachant son impossible possibilité, sa voix qu'aucune expérience n'avait encore annoncée, ni peaufinée par les sombres chemins de la prédestination.

Hollande est une improbabilité dont beaucoup auront eu du mal à percevoir la ténacité. Au point qu'on ait redouté un débat, craint son manque de pugnacité -mots redondants parmi tous- le voyant retourner peut-être à sa propre impossibilité initiale. L'étonnant de cette élection est que Hollande ait été à sa propre hauteur à lui, pulvérisant non pas les sondages immédiats mais la longue marche d'une campagne inattendue, trouant les prévisions d'hier et balayant les candidatures les plus probables de ceux que l'expérience avait bénis des dieux. Que le nom de Hollande risque, à partir d'aujourd'hui, de retomber dans l'Histoire mimétique, que sa victoire se voie réintégrée et digérée par le cours des choses, voilà qui est probable, usant l'impertinence de l'événement dont la Raison aura raison, dont le jeu des puissances viendront à bout pour redevenir statue honorable, voilà un déclin que d'aucuns espèrent et que tout le monde peut-être attend en supputant déjà son inévitable chute. On dira que c'est là la loi de toute muséographie... sauf à en refuser l'accès et retourner au point indécidable de sa singularité.

Jean-Clet Martin