Par Charles H. Gerbet

Si la métaphysique et l’esprit de système étaient déjà bien dépréciés à la fin du XVIIIe siècle, à une époque où Kant lui-même hésitait à prononcer « le nom si décrié de métaphysique », ils sont tombés aujourd’hui en un tel point de discrédit, que celui qui voudrait les défendre risque moins d’être accusé de présomption que d’ignorance, de naïveté ou de sottise [1].
L’exergue de ce présent texte -cette citation que Claudine Tiercelin place au tout début de sa collégienne leçon inaugurale donnée en mai 2011- doit être rapprochée des premières phrases qu’écrit, non sans humour, Graham Harman dans son ouvrage « L’objet Quadruple, une métaphysique des choses après Heidegger ». Voici : « Ne commençons pas par le doute radical. Partons d’un point de vue plus naïf ». Commençons donc, ou en tout cas recommençons à un moment nouveau de l’histoire de la philosophie où s’affirmer métaphysicien - après plus de deux siècles de destruction intempestive – ne passe plus guère pour pure folie. L’unique accord sur la définition de la métaphysique semble le fait qu’elle s’occupe de l’être-en-tant-qu’être. Mais après, il n’y a que luttes et désaccords, fin sans fin de sa fin. Aussi, les volontés métaphysiques, comme traques sans relâche des vérités, sont-elles encore largement raillées, infantilisées, quand les vitesses approchées par les nouvelles systématiques ne sont déjà plus les mêmes depuis une quinzaine d’années. Manifestement voisines de ce réveil tout autant politique-historique, des modifications singulières sont apparues et le 20ème siècle est bien derrière nous. (Cf la nomination de Tiercelin au Collège de France avec une chaire (la première de ce genre) intitulée « La connaissance métaphysique ». Cf la naissance de la collection « MétaphysiqueS » aux PUF[2]). Enfin, parmi de nombreux autres on ne saurait passer sous silence le renouveau spéculatif impulsé par Badiou et Deleuze proche de Francis Ponge, notamment, lorsqu’il discourt de sa supposée naïveté : « Le plus simple est de reprendre tout du début, s’allonger sur l’herbe, et recommencer, comme si on ne savait pas »[3]. Peut-être à la manière d’Emile Meyerson affirmant que « l’homme fait de la métaphysique comme il respire »[4], chose que nous voyons réellement à l’œuvre avec Harman, et que nous retrouvons de manière sensible dans les « proêmes » de Ponge.
Ponge, ce poète archi-créateur, tant tourmenté par la forme des choses, les objets - ce qu’ils sont en eux-mêmes -, et qui a creusé une nouvelle jetée formelle (objectivité lyrique), en donnant, au-delà son propre travail, naissance à une multiplicité d’envols poétiques. S’y rejoue d’une manière quasi obsessionnelle la profondeur de la langue, tout en partant d’objets réels ou sensibles. Mais un Ponge qu’il nous faut soustraire à sa méfiance, courante en son temps, vis à vis de la métaphysique. Peut-être parce que comme il le confie à Sollers, la métaphysique était comme toujours dans l’impasse : « Mon père avait, dans sa bibliothèque, le Littré, qui a eu une si grande importance pour moi, où j’ai trouvé un autre monde, celui des vocables, des mots, mots français bien sûr, un monde aussi réel pour moi, aussi faisant partie du monde extérieur, du monde sensible, aussi physique pour moi que la nature (…) On en était, en philosophie, à Bergson et à Renouvier, c’est à dire à un néo-criticisme qui me paraissait d’un ennui terrible ou alors à quelque chose de gracieux et de peu fondé, comme la littérature de Bergson»[5]. Depuis lors, les choses ont pris une allure tout autre.
De cette (ré)orientation philosophique, la plus déroutante se trouve être l’agencement multiple qu’il convient, faute de mieux, d’innommer simplement, « Réalisme Spéculatif » [6]. C’est au sein de ce courant reconduit aux choses que « l’Ontologie-Orientée-vers l’Objet (OOO) » renouvelle, depuis ce pas de plus, une pensée de l’objet-en-tant-qu’objet héritée des avancées de la grande phénoménologie autrichienne/allemande (Brentano, Meinong, Husserl, Heidegger) avec pour mot d’ordre, le « retour aux choses ». La grande maxime d’Harman tient que l’objet réel est la seule réalité première, ou sub/stance, dont s’occupe la philosophie. Il s’agit in fine de découvrir, grâce aux objets (re)placés sur le devant scénique, les embryons de vérités et les sujets qui, par accidents, s’y constituent. Husserl et Heidegger faisant particulièrement, pour Harman, figure de généalogie forte. Le premier pour avoir montré avec génie que les objets n’étaient pas seulement à saisir de manière empiriste, mais aussi éidétiquement. Le second pour son immense travail sur l’ « absence » (Heidegger n’est pas un philosophe de la présence !), lui qui identifie l’être comme ombragé et insaisissable. Harman nous propose de la sorte une phénoménologie novatrice qui pourrait être - version philosophie -, un certain double conceptuel des créations pongiennes. Ponge que Derrida, dans sa célèbre conférence made in Cerisy, n’hésite pas à définir comme «phénoménologue » : « ce fut [pour Ponge], vers le dehors, le retour aux choses mêmes »[7].
Une pensée centrée sur l’objet et ses polarisations, un vrai retour aux choses mêmes (« objet » est synonyme de « chose » chez Harman), retour détourné de la « conscience intentionnelle » et ne cédant en rien sur le réel des objets, au contraire, semble-t-il, de cette phénoménologie (Lévinas et les derniers phénoménologues pieux inclus), encore viscéralement idéalistes. Des présocratiques jusqu’aux idéalistes, en passant par les réalistes classiques -et pour tous ces « correlationismes » dirait Meillassoux- , l’objet n’est aucunement l’orientation première de leur formulation. Harman parle quant à lui de la peur que vécurent ces philosophes après avoir découverts l’unité de l’objet, approchés au plus près de la réalité de l’objet. Ils ont, malheureusement, faits marche arrière, peut-être parce que comme dit Harman « dans la phénoménologie, il n’y a pas de relation entre les objets »[8] tandis que l’abandon, par les idéalistes, de la chose en soi kantienne est pour lui synonyme de défaite de la pensée. Il affirme que la chose en soi est réelle, mais néanmoins qu’elle reste hors d’atteinte aussi bien des relations causales inanimées que des sujets humains. L’accès aux choses elles-mêmes ne peut être qu’indirect. Mentionnons pour le montrer cet énoncé décisif :
« Une philosophie ne saurait rendre justice au monde qu’à condition de traiter de toutes les relations à égalité, c'est-à-dire d’y voir des traductions des déformations de même ordre. On doit traiter des collisions entre les choses inanimées exactement de la même manière que les perceptions humaines, même si ces dernières sont à l’évidence des formes de relations plus complexes ».
Harman désigne le décrochage de son « réalisme spéculatif » du terme de « bizarre », et s’appuie sur Berkeley et Whitehead pour affirmer que le réflexe conservateur des philosophes de l’ « Accès » (il mentionne à ce sujet Zizek d’une manière fort malicieuse) face aux avancées du réalisme est réactionnaire. Ces derniers réduisent leur recherche à une minuscule réalité humaine, par une offensive tautologie, absolument idéaliste et pauvre en spéculation, affirmant qu’ « il n’y a pas de pensée sans la pensée ». Au contraire de Meillassoux, le correlationisme comme philosophie de l’ « Accès » n’est pas pour Harman la base exacte de la relation homme-monde. Il rejette donc la conscience comme sphère autonome placée en dehors du monde matériel, en refusant dans le même temps qu’il y ait une faille entre la réalité et les conditions par lesquelles la science les connaît. Il faut chasser le doute radical, doute critique devenu fanatique. La philosophie est amour de la sagesse (philosophia) plutôt que sagesse, or la philosophie de l’« Accès » ordonne qu’elle soit une sagesse de la pensée plutôt qu’un amour de la sagesse, établi au-delà de la pensée. Comme Bruno Latour (« Aucune chose n’est par elle-même, réductible ou irréductibles à aucune autre »[9]), Harman pense que, peut être à la base du tout, l’objet est lui-même, et c’est ses tensions (espace/essence/temps/eidos), ses radiations (contraction/duplicité/émanation), et ses jonctions (retrait/sincérité/contigüité) qui forment le plan du tout, ce qu’il nomme « ontographie du Cosmos »[10]. Il s’agit d’une véritable physique des particules, d’une pensée de ce monde en mouvement interactif permanant (collisions, fusions, fissions, accidents…), débordant de couleurs, de formes et d’explosions.
Harman microscopise le monde, ses choses et leurs polarisations, qu’il porte au regard à l’aide d’un objet très singulière : le microscope ontologique. Un objet réel entre en relation avec un autre objet et en forment un troisième. Et ainsi de suite… « Toute relation, dit-il, génère un nouvel objet ». Il n’y a pas de vide – la dualité se situe entre les objets réels et les objets sensuels. Et même si l’homme et sa pensée sont des objets, une « tragédie ou un tour de magie » cause le fait que la pensée humaine s’élève au-dessus des « percussions physiques ». Les objets ne sont pas seulement « sensuels », mais aussi « réels ». « Réels », c'est-à-dire sans corrélation constituante avec l’homme, le sujet venant inévitablement en retard de ce mouvement. Harman se situe donc, par ce point fondamental, sur le même plan qu’Alain Badiou et ses travaux spéculatifs sur l’apparaitre des choses (être-là du multiple pur), qu’il nomme sa « Grande Logique » : « Par objet, il faut entendre ce qui compte pour un dans l’apparaitre, ou ce qui autorise à parler de cet être-là comme étant inflexiblement lui-même »[11]. Il nous faut préciser, trop rapidement, que pour Badiou, un monde (il en existe une infinité) peut être localisé comme monde par un transcendantal (distinct de l’appellation kantienne) où une grande logique règle les intensités d’apparition des objets comptés pour Un, ainsi que leurs relations, leurs différenciations, et ce, sans sujet encore aucun : « Le concept d’objet (…) relève de l’analytique de l’être là et ne suppose – comme le transcendantal – aucun sujet »[12]. Nous n’entrerons pas dans les détails techniques de ce colossal système, mais exposons simplement le lien qui cristallise l’orientation que prend la philosophie la plus nouvelle, la plus intéressante et la plus spéculative. Ainsi, trois hauteurs dominent le geste « sincère » harmanien : 1) les objets ne peuvent être réduits et la philosophie doit les prendre en eux-mêmes ; 2) Il est possible de rendre compte de tout ce qui existe par les tensions entre objets, qualités et autres objets ; 3) il s’agit d’un modèle de base, « simple » comme toute ontologie, dont les promesses sont importantes pour les diverses disciplines des humanités. Plus précisément, les objets deviennent pour lui des entités qui « à la fois déploient et dissimulent une multitude de traits ». Harman souhaite décrire « les relations que les objets entretiennent avec leurs qualités visibles et invisibles, celles qu’ils ont les uns avec les autres, ainsi qu’avec nos esprits – le tout dans une seule et unique métaphysique ». Son idée ne signifie pas que tous les objets sont pareillement réels mais qu’ils sont tous à égalité des objets. Pour lui, il n’y a pas de différence entre les relations inter-causales des objets non-humains et la perception que les humains ont de ces objets. Donc pas de différence entre les relations objet/objet et sujet/objet. Il s’emploie ainsi à la « formulation d’une métaphysique nouvelle, capable de traiter de tous les objets ainsi que des relations causales et perceptives dans lesquelles ils sont engagés ». Il refuse « l’obsession postkantienne qui voudrait que ce soit seulement entre les gens et les objets qu’il existe un abime relationnel ». La philosophie n’a, selon lui, pas encore donné aux objets la chance d’être ce qu’ils méritent, ils ont violement été « ensevelis » ou « démolis ».
Il y a pour Harman une structure de l’objet et ses relations : le « quadriparti ». Une structure quadripartite, tirée d’Heidegger, qu’il revisite d’une manière inouïe. Choc : Husserl vs Heidegger. Donc deux formes d’objets : 1) sensuels (cf Husserl) avec caractéristiques réelles (eidétiques) et accidents sensuels en tensions – objets qui n’existent que dans l’expérience ; 2) réels (cf Heidegger) – qui se tiennent en retrait de l’expérience. Avec deux qualités possibles : sensuelles (dans l’expérience) et réelles (dans l’intellect). Un objet est ainsi agencé dans des relations causales et perceptives. Il peut-être réel ou pas, physique ou pas. Harman : « À coté de diamants, de cordes ou de neutrons, les objets peuvent inclure des armées, des monstres, des cercles carrés et des communautés internationales, réelles ou fictives » Ou encore : « Les objets apparaitront aussi étranges que des fantômes dans un temple japonais ou d’insondables flashs lumineux émis depuis la lune ». L’objet a des relations visibles ou invisibles, il est Un et ses qualités sont multiples. Il y a une différence entre l’objet et sa multitude de traits. Ainsi, Harman retrouve Heidegger, son intérêt pour l’outil mais encore son analyse de l’oubli (pour lui : « sans doute le plus grand moment de la philosophie du siècle passé ») de sorte qu’il est impossible d’être totalement conscient des choses. Les objets sont en grande partie retirés souterrainement, ils soutiennent notre activité consciente, mais ne font que parfois irruption. Mais, Harman emprunte à Husserl le fait que l’objet est à la fois unifié et ouvert (possédant de complexes caractéristiques sensuelles). Un jeu de voilement/dévoilement des objets est à l’œuvre. Leur être-à-portée-de-main ne peut être rapporté pleinement à leur être-sous-la-main. Leur réel ne peut être exhaustivement saisi dans leur déploiement et leur conscience ne peut les décrire parfaitement. Il y a un reste : « La réalité glisse hors de ma vue dans un monde infernal perpétuellement voilé, me laissant seulement avec les simulacres les plus frivoles de toutes ces entités ».
Ponge, plus poétiquement, nous présente quelque chose de très peu éloigné du quadriparti, jugeons plutôt : « J’ai toujours considéré que ce qui permettait a quelque chose d’exister, c’était une espèce d’imbrication très complexe des éléments de la chose, qui en faisait une sorte de machine, de mécanique d’horloge (…) c’est cela qui permettait une sorte de fonctionnement, et que ce fonctionnement, alors, allait poursuivre comme une sorte, si l’on veut, de mouvement perpétuel (…) une structure (…) qui doit, pour s’accomplir, se donner comme telle, en un mot, se signifier elle-même»[13]. Les objets se mettent à fonctionner seuls, ils sont pris en eux-mêmes pour le poème, et cette jubilation, ce joyeux développement par la prose s’appelle l’« objoie ». Selon cette structure, Il y a entre les objets des contacts, des permutations, en plus des tensions internes : des passerelles existent. Ce sont en tout cas les relations polarisées entre objets et qualités (au nombre de dix dans le Cosmos), séparés par des fissions et unifiés par des fusions, qui font advenir la ligne OOO
L’ontologie-orientée-objet[14] de Harman (Objecto-logie ?) présente en quelque sorte un monde plat, une platitude première qui dépasse le naturalisme, l’épistémologie, et qui trouve des ramifications chez un certain nombre de jeunes philosophes. Évoquons Manuel De Landa (qui a introduit ce concept), Tristan Garcia (« Notre projet épouse assurément une certaine tendance contemporaine à élaborer des « métaphysiques-orientées-objet » qui, délaissent selon les termes de Graham Harman les « philosophies de l’Accès », se montrent attirées par des « ontologies plates des choses »[15]), Steven Shaviro, ou Ian Bogost. Pour Harman, il y a un monde et un univers fini. Il ne se positionne pas auprès d’une philosophie « post-finitiste » (qui cherche une nouvelle liaison entre le fini et l’infini) prenant ses sources - pour Badiou, Meillassoux et d’autres -, dans la détotalisation de l’être-en-tant-qu’être, impulsée par les travaux mathématiques de Cantor et la théorie des Ensembles axiomatisée par Zermalo. Il ne distingue pas non plus plusieurs univers, multivers ou plurivers - ce que Jean-Clet Martin expose, après William James, par son excellent petit ouvrage nommé, justement, « Plurivers, Essai sur la fin du monde » : « La substance que l’esprit tente d’infiltrer se démultiplie en une variété de dimensions qui ne convergent plus, et le monde est lui-même dispersé en dehors de tout univers, saisi par la physique comme un plurivers, un multivers de plus en plus affolant ». Il a un seul monde pour Harman, un Cosmos, au contraire de l’immonde ou des chaotiques mondes pluriels, et il est fini, au contraire du transfini ajusté de la mathématique.
Comment faire ce rejoindre la chance d’un même monde entre Harman et Ponge et en proposer une synthèse inédite, c'est-à-dire révéler le geste pongien comme habitat des démonstrations d’Harman ? Comment céder au désir de relancer la ligne OOO entre Ponge et Harman qui s’ignorent ? Comment recroiser l’Ontologie-Orientée-Objet avec l’Objectivisme poétique dont l’expérience n’est pas de même fréquence ? Que faire avec l’objet et ses polarisations ? Comment s’approprier ce sujet présenté par Harman ? Il est évident que l’OOO colle parfaitement au monde contemporain, rempli d’objets multiples et en tous sens, littéralement à plat, mais la dérive alors serait de succomber au relativisme faussement démocratique ambiant. Mieux vaudrait sans doute la rupture, la singularité universellement concrétisée, la chance des choix subjectifs... L’objet et sa structure quadripartite nous le permettent-ils ? Enfin, comme noté ci-haut, son refus de prendre en compte la multiplicité des mondes et le transfini cantorien n’est-il pas justement le pivot de ces problématiques ? Nous y reviendrons un jour, c’est promis… Pour le moment nous avons choisi de nous égarer en compagnie de Ponge, à imager les démonstrations d’Harman sous condition de la prose pongienne - son dictionnaire sans fin, ses éléments cosmogoniques du « Parti pris… ». Entreprendre une traversée de la spéculation d’Harman rencontrée du côté de chez Ponge - poème « Le cageot ». C’est-à-dire agencer, hybrider, monter avec sens ces deux styles de discours, ces deux plans de pensée, de création, en une chose formelle : un nouvel objet littéraire.
Nous l’avons dits, il apparait nettement dans l’OOO - pour paraphraser Francis Ponge -, un « parti pris pour les choses », proche de l’objectivité recherchée par le poète. Cette objectivité pongienne dans laquelle se sont engouffrées plusieurs générations d’auteurs, représentées en France, avec différences et répétitions, par Denis Roche (« Les plus « pures » abstractions (formules mathématiques) n’ont lieu que par la craie écrasée sur l’ardoise ou l’encre tachant le papier »[16]), par Jean-Marie Gleize (« la poésie comme branchement direct (!) de la langue sur la réalité objective » ou « la poésie s’écrit, se construit, se compose par combinaison de particules élémentaires, bâtons, traits, signes, lettres, mots ; et ces éléments font partis de cette réalité objective, matérielle ou formelle, ils peuvent eux-mêmes être l’objet d’un regard attentif à (intellectuellement et sensuellement attaché à) la réalité[17]), puis par Christophe Tarkos (« pneu = pneu » ou « Pâte-mot est la substance, est la substance de mots assez englués pour vouloir dire, on peut se déplacer dans pâte-mot comme dans une compote, pâte-mot est une substance dont on peut mettre à plat la substance »[18]), Nathalie Quintane, Charles Pennequin, et tous les néo-objectivistes, avec pour ancêtre commun, cousin de Ponge, un courant américain peu connu des années 30, et emmené par Louis Zukofsky : l’ « objectivisme ». Il s’agit pour tous ces ouvriers du mot de tenter, dans un premier temps, de sortir de l’espace subjectif, pour atteindre quelque chose comme une « poésie objective », malgré tout jamais obtenue. C’est dans ce but que Ponge s’est abondamment intéressé – cause : critiques -, à l’anthropomorphisme que subissent les objets, d’une part en l’interrogeant par sa prose, et d’autre part en y prospectant des sorties, celles qui caractérisent pour lui le miracle de l’homme (Harman parle de tour de magie, de tragédie…)[19]. Laissons Ponge s’exprimer :
« Je suis quelqu’un pour qui le monde extérieur existe, ce qui est alors une sorte de réalisme, eh bien ! Je m’en approche et je m’en éloigne à la fois, en considérant que le langage, les mots sont aussi un monde extérieur, et que je suis sensible, si vous voulez, à la réalité, à l’évidence, à l’épaisseur de ce monde verbal, au moins autant qu’à celui des objets du monde physique »[20].
Nous voyons bien que nous sommes sur la ligne, sur cette ligne 000, tout contre les prescriptions d’Harman. Un rapport/non-rapport est à l’œuvre, qu’il est important pour nous de montrer. Il est certain que l’art produit des vérités (des beautés c’est la même chose), qu’il est indépendant de la philosophie, et en conséquence qu’il n’a aucunement besoin d’elle pour être. Il est condition de la philosophie, et cette dernière le réquisitionne (écriture, style, image,…) pour ses propres besoins, montrant qu’il y a des vérités artistiques. Mais l’art est aussi dans un certain sens joint à elle, lié à ses avancées, qu’il éprouve de manière sensible. C’est également vrai pour l’artiste, producteur évanouissant, qui a une attache trouble avec cette dernière. Il y a quelque chose d’obscur, de très compliqué à démêler, mais qui font le charme et le réel de la pensée. L’homme s’extrait de sa condition naturelle, de son identité, de son origine, par la pensée, une vie transie par l’idée, la différenciation d’avec son être, et par l’incorporation à des vérités, qu’elle soit sensibles ou réelles. Il serait d’ailleurs intéressant d’étudier ce rapport/non-rapport manifestement à l’œuvre au sein de l’art contemporain, où tout objet (Duchamp le premier avec les « Ready made », puis Fluxus et le Nouveau Réalisme, jusqu’à Warhol (Pop Art) le dernier géant, et les objets manufacturés) peut devenir d’art. C’est cette épidémie de choses, que Perec avait perçue aux prémices de notre angoissante société de consommation qui fait actuellement monde, et que par la philosophie de Garcia pose comme étant le nôtre : « Notre époque est celle d’une épidémie de choses (…) mais surtout la désubstantialisation de ces choses (…) il devient délicat d’interdire à quoi que ce soit d’être également « quelque chose », ni plus ni moins qu’autre chose »[21]. Rendre justice aux choses - aux objets unifiés et autonomes -, dans leur solitude essentielle, par une platitude première, ultraréaliste, même « réeliste » (Gleize), que Ponge a désigné en poésie (« prose aplatie ») et que les OOO présentent métaphysiquement. Harman chez Ponge nous disions… Il faut éprouver – lire et relire -, des poèmes comme « Le cageot », «L’huitre », « Le cycle des saisons », ou le plus impressionnant « Le galet », pour percevoir sensiblement (par l’affect) ce que veulent nous dirent, en concept, les OOO. Plaisir du grand art relié au bonheur philosophique. Voici donc, tant l’affaire est cruciale, l’intégralité du court poème « Le cageot »:
« A mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.
Agencé de façon qu’au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu’il enferme.
A tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors de l’éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d’être dans une pose maladroite à la voirie jetée sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques, - sur le port duquel il convient toutefois de ne pas s’appesantir longuement. »[22]
Il est remarquable de saisir cette chance que Ponge donne à tout objet, même au cageot (d’autant plus au cageot ! Diable!), qui en devient d’une beauté poétique insoupçonnée, aussi importante que le navire ou la sirène mallarméenne. Il sort ce brave cageot de son retrait disjonctif ou de sa contiguïté médiatrice. Et soulignons justement ce que nous dit Ponge en prenant pour objet « Le parti pris des choses », le texte écrit y est pris, par la parole, en lui-même : « Je mettais en abîme (…) un objet, une notion, n’importe laquelle, et j’ouvrais la trappe, et j’écrivais des textes que je combinais, que j’agençais, comme je l’ai expliqué, par les mots et par les lettres, et par les choses, et par les boucles des consonnes, et par les points sur les i, et par les virgules, etc.. comme des bombes »[23]. Il s’agit pour lui de partir de la réalité première de l’objet, ses qualités, puis de le décortiquer, de décrire en elles-mêmes ses tensions, jonctions, radiations, et ses relations avec d’autres. Des concentrations, des éclatements, des mouvements, une consignation d’explosions d’objectales : des « bombes ». Ponge reprendrait volontiers dans son registre cette exaspération d’Harman qui fait suite à une exposition des diverses postures destructrices : « Voilà différentes versions d’un réductionnisme dans lequel les objets doivent leur réalité à quelque chose d’autre. Voilà autant de formes de la pensée critique qui considère les objets avec un esprit nihiliste, les détruisant à coup de Bulldozers pour ouvrir la voie vers quelque chose de plus fondamental ». Un cageot tant maltraité par l’homme, si peu reconnu, enseveli, démoli, inventé dans un but pratique (transporter, exposer des marchandises, construction, bois de chauffe), puis souvent délaissé, brisé, brulé, et qui à première vue - seulement à première vue -, apparait sans importance dans le monde. Pourtant, à suivre l’équation de Ponge/Harman, l’objet nous est montré, sans romantisme ni idéalisme aucuns, éclatant de réalité et de sensualité. L’objet se voit étudié sous toutes ses coutures, toutes ses qualités, par toutes ses relations, ses accidents, sans pour autant être saisi complètement. Il y a toujours un reste, inatteignable, impossible à saisir (cf Heidegger), malgré l’important travail de mobilisation spatial/temporel/eidétique/essentiel. C’est ce reste réel de l’objet unifié, unique, qui vient jusqu’à se scinder en de multiples particules pour produire de nouveaux objets - tout en étant lui-même fait d’autres entités (de la cage et du cachot ici). Le cageot est une caissette fait de planches, planches de bois : 4 objets déjà ! (cageot, caissette, planche, bois), en relation : fusion de planches de bois ici avec fruits, mais fusion que l’on pourrait poursuivre. Tout est ainsi aplati, une ligne de flottaison qui n’accepte ni la hauteur ni la profondeur. Harman : « Si nous imaginons l’univers comme un océan, c’est un océan sans fond, avec une surface bouillonnante d’objets et rien d’autre au-dessus de lui qu’un ciel vide » ; Fission aussi car le cageot est détruit pour reconstruction future. Il a des qualités réelles : transporter d’autres objets (son essence). Mais aussi sensuelles, (dans l’espace) que Ponge exploite, par médiations, pour nous donner ce si beau poème. « Il luit alors de l’éclat sans vanité du bois blanc ». Et, au-delà même de son être matériel, il est un objet sensuel : « Légèrement ahuri d’être dans une pose maladroite à la voirie jetée sans retour [temps], cet objet est en somme des plus sympathiques [eidos] ». Nous discernons la conjonction (sincère) et la duplicité entre l’objet réel (qui se contracte et se rétracte) et le sensuel (son émanation et sa contigüité), donc entre les deux cageots et leurs deux qualités à chacun. L’on devine étonnement bien la structure quadripartite de l’objet qu’Harman a théorisé et présenté, cette structure qui présente toutes les polarisations possibles entre les objets réels et sensuels et leurs qualités sensuelles-réelles. C’est ainsi que « Le cageot » de Francis Ponge, extrait du recueil « Le parti pris des choses », se présente comme vitrine-pensée paginée, maison prosaïque, de l’immaculée consistance des développements techniques (abstraits) de la métaphysique réaliste-spéculative - orientée sur l’objet -, élaborée par Graham Harman. Nous avons selon-lui pensé ce cageot, nous lui avons rendu ce qu’il est, et il ne convient pas, comme le dit en toute fin de développement Ponge, « de s’appesantir longuement » « de son sort ».
Charles H. Gerbet
--------------------------------------------------------------------------------
[1] Martial Gueroult
[2] Collection créée en 2009, et dirigée par During/Maniglier/Rabouin/Meillassoux
[3] « Entretiens de Francis Ponge avec Philipe Sollers »
[4] « De l’analyse des produits de la pensée »
[5] « Entretiens de Francis Ponge avec Philipe Sollers »
[6] Caractérisé, malgré d’importantes différences internes (4 grands courants le composent), par un ennemi commun : le corrélationisme. Pour plus d’informations voir, par exemple, la revue Collapse numéro 3 titrée « spéculative réalisme », l’ouvrage « The spéculative turn », ou le séminaire ATMOC à l’ENS.
[7] « Signéponge »
[8] « L’objet quadruple », toutes les citations suivantes d’Harman proviennent de cet ouvrage (il s’agit, malheureusement, de l’unique livre traduit en français).
[9] « Irréduction »
[10] Référence humoristique et non moins admirative à l’égard de l’écrivain anglais M.R. James qui, dans l’un de ses romans, décrit un universitaire insupportable comme « professeur d’ontographie »…
[11] « Logiques des mondes »
[12] Ibid
[13] « Entretiens de Francis Ponge avec Philipe Sollers »
[14] Voir le colloque « Objet-Oriented-Ontology » qui s’est tenu en 2010 à l’université de Georgia Tech.
[15] « Forme et objet, un traité des choses »
[16] « Revue TXT, numéro 6/7 »
[17] « Sorties »
[18] « Le signe = »
[19] Il serait intéressant de s’approcher de quelques œuvres de Robbe-Grillet et de ce que l’on appelle « Nouveau Roman », c'est-à-dire la recherche littéraire, à travers le dispositif romanesque, de l’objectivité.
[20] « Entretiens de Francis Ponge avec Philipe Sollers »
[21] « Forme et objet, un traité des choses »
[22] « Le parti pris des choses »
[23] « Entretiens de Francis Ponge
Réaction de Graham Harman au texte de Charles :
http://doctorzamalek2.wordpress.com/2012/05/30/the-two-reviews/