
"La philosophie de Kant se présente sous la forme d’une exposition lacérée. Depuis la Critique de la raison pure, il serait vain de chercher, pour ce que nous ressentons et signifions, un objet correspondant. Quelque chose entre en tangence avec cette machine à monter les signes que dressent nos facultés, mais on ne prend jamais de véritables proies entre les mailles de ce filet ne capturant pour ainsi dire que des radiations, des signes. Les signes sensibles que nous élaborons ne touchent à rien qui soit posé hors des facultés par lesquelles nous approchons et déformons ce qui est visé. Ou, pour le moins, s’agira-t-il d’une touche irrémédiable comme un coup de pinceau sur la toile dont Magritte dira bien qu’on n’y verra aucune chose, aucun objet sachant que la représentation d’une pipe n’est pas une pipe qu’on pourrait s'apprêter à fumer. Alors si le monde est bien un tableau pour nos sens qui s’efforcent d’en tracer l’horizon, la référence placée hors de ce système signalétique ne s’approche plus autrement que sur le mode d’un labyrinthe. Impossible de sortir de la représentation vers une chose donnée en soi, vers une présence muette et sans rapport avec l’espace et le temps que configure l’intuition humaine par la forme artificielle qui la caractérise. Le monde de Kant est un divers, une diversité radicale dont la synthèse est elle-même plurielle en fonction des prétentions de la raison qui y exerce ses formes. Les liaisons du divers, la disparité qui se présente à nous ne se rassemble plus que de manière très locale de sorte que la science n’y travaille pas de la même manière que la morale ni la justice ou encore d’autres modes de composition. Il y a bien des consistances, mais le divers ne se schématise pas en direction de la chose en soi, quel que soit du reste le bord par lequel nous tenterions de l’approcher. Ces associations que nous fabriquons du côté de la science ou encore du côté des mœurs ne s’articulent pas autrement que de façon sensible, prises dans le corps ou le cœur : une esthétique presque romantique sans aucune percée objective vers le référent.
Il n’y a pas d’expérience de Dieu, ni du monde, ni du moi qui sont des romances. Nous sommes irrémédiablement pris dans l’unité de signes immotivés, incapables de rejoindre le motif signifié pour imaginer que ce motif corresponde vraiment à une Chose ou à une identité comme Fichte en fera le rêve après Kant au nom de l’idéalisme absolu. Si nous cherchons à réduire la figure de nos signes, d’agencer parfaitement leurs composants dans l’idée de toucher à la vérité d’un « en soi », la seule perspective dirait Kant sera celle d’un objet=X, comme se dessine une ligne comparable à la ligne de fuite dans la peinture de la Renaissance. Cela nous touche, on y touche mais d’un toucher qui ne nous dit rien de la chose. Aussi, à lire Kant selon cette critique radicale de la métaphysique occidentale qui rêve d’une chimérique emprise sur la moelle du monde, l’esthétique reste pour l’homme l’horizon ultime qui lui interdit de rejoindre le réel comme un absolu. Esthétique veut dire que toute expérience humaine touche à quelque chose, sent un contact qui se produit par les sens mais dans le cadre de signes qui proviennent plus de nous, de notre sensation, que du monde. Esthétique, du grec Aisthesis, est le nom dont se sert Kant pour marquer la limite sensible, éprouvée, tangentielle au moindre signe. Et devant cette frontière, il n’y a pas d’ouverture effective à moins de succomber à des illusions irrémédiables que Kant attribue à la métaphysique et au mythe. Nous sommes poussés évidemment par un instinct de survie au-delà des signes infranchissables que nous capturons dans l’expérience de nos sens (ou même du sens intelligible qui en dérive). Il y a un désir inévitable qui nous poussera à trouver pour nos signes des références absolues, une trouée, un orifice qui relève aussi bien du discours de la science que des injonctions morales. Mais ces issues tant recherchées, ce réalisme spéculatif n’aboutissent qu’à des passages prétendus, creux, vides. Au mieux pourrons-nous y relever des empreintes dont la nature intime est déjà celle d’un signe, fût-il ornemental, c'est-à-dire impressionnant, réalisant sur la sensibilité l’impression d’un accès. Mais cet ornement n’est là que pour satisfaire et tromper notre recherche d’une vérité brumeuse, redevable d'une science-fiction de jeunes gens. Il n’y aura guère mieux à trouver que des portes qui donnent sur d’autres portes, des cadres qu’on ne perfore pas sans se trouver nez à nez devant un autre seuil, un autre passage à la manière du labyrinthe de Kafka placé devant les portes de la loi .
Sous ce rapport, toute visée référentielle est condamnée à n’aboutir qu’à une enclave, une ligne de convergence qui passe par l’expérience d’un enchâssement digne du Château dont Kafka nous montre progressivement qu’il est dépourvu de salle centrale. Les portes si joliment décorées de rinceaux métalliques ouvrent le sens, la signification sur une expérience nécessairement esthétique, phénoménale, voire idiomatique. Un enfermement dans la singularité de l’idiome dont chaque terme ne vaut pas plus que le scrupule de l’idiot pour gratter un verni déjà séculaire. C’est cette idiosyncrasie que la philosophie pousse vers la saisie d’une empreinte qu’elle prétend hisser au ciel intelligible, oubliant parfois son caractère de trace. Mais quoi qu’il fasse, le philosophe se voit reconduit vers l’architrace d’une typographie irrémédiablement reprise sur un bord interne, un tympan que l’architecture manifeste sous la forme d’une ouverture extrêmement ornementale dont nous éprouvons forcément la valeur de trompe-l’œil. Et sans doute un chemin de ce genre qui se veut vrai, d’une probité si poussée par l’intention de dire la chose, sera-t-il bien noir, un hymen ouvert sur l’obscur dont la loi sera « la loi de la cité, loi des villes et des édifications protégées, des grilles et des limites, des espaces clos par des portes » . Le texte de Kafka qui rend impensable l’accès à la loi, en nous présentant l’homme naïf qui cherche vainement un passage pour y mener, illustre le plus parfaitement la métaphysique condamnée par Kant, annulant tout réalisme. Que la porte soit ouverte ne change rien à l’affaire, au contraire, puisque ce qu’on y verra ne sera vu qu’à travers l’embrasure, le cadre donnant sur une autre porte plus lointaine. La perspective juridique du Procès reste irrémédiablement inscrite dans l’esthétique Kantienne qui donne à notre jugement une valeur forcément idiomatique, l’enfermant dans les limites de l’expérience possible esthétiquement.
Ce qui intéressera alors Derrida, c’est d’examiner de façon rapprochée cette limite décorative, de suivre le toucher de la loi, cette touche de la vérité supposée indemne. On y verra sans doute une limité taguée, riche en signatures, en graffitis dont on pourra lire les impacts, les traces et les coups de boutoir que la philosophie y aura régulièrement inscrits pour en réchapper, comme si, une fois dit que la philosophie ne peut réaliser une métaphysique, il restait à voir si cette aspiration métaphysique vers le dehors de la chose en soi ne trouverait pas quelque trouée plus heureuse du côté de la morale ou de la fiction. On sait comment le sentiment du respect montre chez Kant une autre façon de voir, une vision du dehors, une injonction de l’autre qui ne sera pas un phénomène offert à l’évidence de la science. Le réceptivité humaine est différemment frappée chez Kant -comme une monnaie recevrait le sceau d’une altérité autrement assénée à chaque fois. Devant la sensation d’un monde qui ne nous appartient pas, Kant explore coup par coup des portes difficiles à recouvrir, d’abord par une Critique de la raison pratique et puis, sur la tard, par une Critique du jugement qui examine des forces bien plus profondes, manifestées par le goût, la faculté de creuser et partager les présentations de l’art afin d’examiner ce qui s’y expose. Admettons donc que nous avons pris acte du constat de Kant et qu’on soutiendra avec Maine de Biran qu’il nous faudra bien laisser « derrière soi, et sous le voile qui les couvre, les causes premières qui ne sauraient jamais devenir pour l’homme objets de connaissances » . Admettons la frontière critique que Kant avait imposée à l’expérience pour en conclure que « nous ne savons rien sur la nature des forces » . Il n’en reste pas moins une terreur, un respect, voir encore un désir inévitable de transgresser cette limite qui correspond à des intérêts différents de notre existence, tiraillée entre le désir de savoir, le respect de la loi ou l’enthousiasme jeuniste de déchirer le voile. Et ce sont bien de telles tangences auxquelles Derrida nous fait toucher en s’associant à cette exorbitance des frontières de la philosophie, débordées autant par l’art que par la Loi, la force de la Loi, tout autrement active que ne le sont les objets explicatifs du vrai. Ces tangences constituent un réseau patiemment déployé par Derrida dans le livre qu’il consacre à Jean-Luc Nancy dont nous savons que tout le travail avait commencé par la lecture de Kant. Un peu comme si, entre la faculté de connaître et la force de la Loi, devait se redéfinir un nouveau plafond de la chapelle Sixtine, le geste convergent de « la main de Dieu et la main de l’homme.» -- Mince interstice sans doute auquel le corps nous enjoint de résister comme d'en déconstruire la limite --- Ne me touche pas... parole de Derrida!"
Jean-Clet Martin
extrait d'un important livre à paraître sur Derrida) (Important, dis-je, en ce que Derrida a été mal reçu de son vivant et menacé dès sa disparition. La forte circulation de cet article témoigne cependant de ce que rien n'est joué).
Laisser un commentaire