L'Archéologie du savoir est un beau livre. Son objet, sa question est: qu'est-ce qu'une archive? Mais comble de l'humour, le livre de Foucault ne présente pas une seule note en bas de page! Aujourd'hui Les notes se multiplient. Ce n'était pas le cas du livre de philosophie avant les années 60, moment où la méthode vient supplanter la littérature et la pédagogie ruiner la création. Il suffit d'ouvrir n'importe quelle thèse pour noter cette efflorescence. Je dois reconnaître que j'y ai moi même souscrit dans des livres cosignés avec d'autres auteurs. C'est là un signe des temps qui vaut comme radiographie de l'état de nos recherches et de nos Universités.

On pourra certes évoquer les raisons du sérieux, de la scientificité, des protocoles du vrai, etc. On ne saurait prétendre à une monographie qui ne donnerait pas la page et l'édition datée d'où sont extraits les passages d'un auteur. Mais, au lieu d'apporter une précision marginale, une anecdote éclairante, la note se fait le plus souvent note appelant des notes : un appel aux notes. Un appel pour garantir le plan référentiel de celui qui parle, montrant clairement d'où son propos se réclame. Référence et provenance! Au point de ne plus penser du tout puisque toute idée se verra soumise à une antériorité et à une extériorité qui dit qu'elle ne dit rien, qu'elle est incapable de toute nouveauté. Fin de la philosophie comme pensée qui se penserait elle-même! En tout cas, la fin de la philosophie peut valoir autant comme effet de méthode... Cela rassure par mauvais temps et conforte l'impossibilité d'une énonciation originale. Incapable de faire advenir une idée, on optera pour des règles qui rendent inutile de s'y essayer. La note comme déroute de la pensée! Il suffira que quelque chose ait déjà été énoncé, de repérer son lieu dans la forêt des textes pour se dire chercheur et faire de la recherche : chasse aux citations, méfiance de l'exclamation. Peu importe d'ailleurs le contenu de ce qui est dit, pourvu que cela puisse se localiser. Un énoncé illocalisable apparaît au contraire comme nul et non advenu, funeste supplément, lyrisme...

La philosophie et la désaffection d'étudiants qu'elle subit se reconnaîssent à l'art d'un montage référentiel dont la méthode affichée n'est qu'un cache-misère. La justification d'une pensée sera le seul réquisit. Elle tient de la qualité de la référence au lieu de la valeur de l'idée ou de l'écart produit. Est-ce à dire que la pensée serait vive, hors la lettre et que la philosophie se déclinera dans l'immédiateté orale du présent, parole de maître ou autre illusion du discours? On voit bien que De la Grammatologie ou L'Archéologie du savoir attendaient autre chose d'une déconstruction de l'autonomie présumée de la pensée, autre chose qu'une prolifération de mémoires de singe ou une commémoration doctorante par appels de note. La Mort de la philosophie -son concept- est à son exténuation institutionnelle ce que le droit est au fait. Elles partagent pour ainsi dire rien, sauf la misère de ne plus s'extasier de rien. Mais ce n'est pas le même effet ici et là...

JCM

Notes sans appel