
Quatre philosophes signent un texte contre… Contre Onfray au sujet d’un livre «contre»… sachant qu’Onfray marque régulièrement sa position de manière négative, vivant des matériaux que ses livres digèrent comme une tache corrosive s’agrandit sur une pellicule. D’une « Contre histoire de la philosophie » à un « Anti-manuel », le trou noir se creuse, gagnant au bord du vide d’autres matières à dissoudre. Quatre éminents philosophes dont je mesure le ton très peu polémique, sobres, viennent de montrer aux lecteurs de Libération comment Freud, au-delà des singularités de sa vie –et nous en avons tous- est d’abord le créateur d’une méthode pour la philosophie elle-même, produisant des déplacements suffisamment instructifs pour laisser comprendre l’effort d’une écriture qui se cherche, qui se place dans le sillage d’un art d’interpréter fort différent de l’explication, de la démonstration relative aux sciences exactes.
Il me semble néanmoins qu’au fil des jours, les diatribes prennent de l’ampleur et gagnent une allure vindicative à l’endroit d’une supposée « libre pensée » par opposition à la splendeur des vérités universitaires. C’est là, sans conteste, le tour platonicien d’une époque qui est sortie du renversement Nietzschéen, en admettant qu’il y ait eu renversement. Nietzsche démissionne de l’Université pour des raisons hautement critiques, en ce qu’elle se montre tout à fait incapable, à son époque, d’accueillir une nouveauté, une véritable réforme de la manière de penser. Il serait donc regrettable de prendre prétexte du livre d’Onfray pour balayer d’un revers de main ce qui se dit hors les murs des institutions professorales.
Il est des pensées qui ne seront pas médiocres pour la simple raison de n’être plus universitaires. J’insiste sur ce point à la lecture du texte de Guillaume Mazeau s’opposant à Onfray, aggravant de manière indue le fossé entre université et expression publique comme si l’espace de la pensée devait se soumettre au cadre «d’une boite noire» et d’un «protocole» -ce sont ses mots- susceptibles de discipliner les discours. Je ne vois point en quoi la diffusion d’une pensée aurait besoin d’une «boite noire» pour redonner à l’autorité de la «vérification» sa puissance, chose à laquelle, j’en suis convaincu, Freud n’aurait su souscrire. Il ne serait pas inutile, du reste, d’interroger la restriction des Universités par opposition à l’époque de Vincennes quand l’Université s’ouvrait à la rue, enrichie du foisonnement d’un Deleuze ou d’un Lyotard.
Il est des penseurs, de Maine de Biran à Derrida, dont le pédigrée universitaire est pour ainsi dire nul et devant lesquels les mots de science, de vérification ou de subordination au protocole du vrai n’auraient que fort peu de crédit. L’Université ne peut dénoncer l’étalage des livres d’Onfray dans l’idée de se refaire une santé. Elle a trop érigé en modèle, contre les Lettres et les Facultés littéraires, le label de « Sciences Humaines », réclamant pour les humanités le statut de la connaissance objective. La philosophie, tout comme la littérature, loin de recevoir des objets tous faits sous la dispensation d’un savoir universel, suppose au contraire un style, parfois obscur et dont l’obscurité tient précisément à l’impossibilité d’uniformiser. Et il se pourrait bien que cette hésitation, ce raté des textes les plus créatifs –dont ceux de Freud- se heurte de plus en plus à la volonté crispée de leur imposer, malgré tout, les règles de bonne conduite, le contrôle d’une spécialité –ce qui pourrait expliquer tout autant le délabrement de l’Université qui joue la promotion des Sciences Humaines contre les errances de l’esprit libre. Nul besoin de désigner de supposés histrions pour cela. Onfray ou pas, nous ne voulons plus d’une histoire des «faits» conceptuels pas plus que d’un positivisme capable de définir les objets dignes de réflexion, refoulant l’indignité hors du champ de la recherche sous prétexte qu’elle n’est pas avalisée par des experts. Foucault, Deleuze et Derrida se sont précisément intéressés aux objets exclus des savoirs disciplinaires. Et il n’est pas souhaitable de les réduire aujourd’hui aux gémonies d’une « contre et anti-histoire de la philosophie ». La philosophie est suffisamment erratique, son mot dit suffisamment le désir, l’amour, l’incomplétude de ce qui stimule sa recherche problématique, pour ne pas avoir besoin de la contrer, ni par l’Université Suprême, ni par la bêtise.
Jean-Clet Martin
Commentaire/réponse de G. Mazeau
Bonjour
J'ai lu avec beaucoup d'intérêt votre texte.
En écrivant cette tribune, j'avais bien conscience que ma défense des protocoles de recherche risquait d'être interprétée comme un retour du positivisme voire, pire, comme une défense corporatiste de l'institution.
J'ai délibérément insisté sur cela parce qu'Onfray construit précisément sa pensée contre les institutions, sans discernement, comme si elles relevaient d'une entité homogène dont émane une volonté propre.
Or les temps ont changé, précisément, depuis les années 1960: l'université n'est plus l'institution exerçant le pouvoir qu'elle était, mais est au contraire menacée. C'est contre le relativisme porteur de scepticisme que je me suis exprimé. Ma position épistémologique est bien sûr non seulement plus modérée, mais même plutôt différente. Si vous voulez prendre le temps de lire le lien suivant, vous pourrez constater qu'en histoire, je n'oppose pas l'"histoire" et la "mémoire", précisément parce que les universitaires l'ont trop fait pour imposer une conception fixiste et positive du savoir.
http://ihrf.univ-paris1.fr/spip.php?article126
Cordialement
G Mazeau
Interlude musical
Freddy Koella
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