Alfred Fouillée  1
NOTE SUR NIETZSCHE ET LANGE :
"LE RETOUR ÉTERNEL"
(1909)

                   Nietzsche
Ceux qui ont étudié Nietzsche, y compris M. Lichtenberger et moi-même, ont laissé indécise la question de savoir si Nietzsche avait eu connaissance de la doctrine de Blanqui sur le retour éternel des choses. Ce qui est certain c'est qu'il connaissait en 1866 le livre de Lange sur l' Histoire du matérialisme. Il adopta ces idées de Lange que le monde des sens est le produit de notre organisme et que notre organisme réel nous demeure tout aussi inconnu que les autres réalités. Or l'attention de Nietzsche ne peut pas ne pas avoir été attirée par une page très importante de l' Histoire du matérialisme de Lange, qui a trait à Blanqui. Dans la note 73 de son chapitre sur Lucrèce, Lange (…) cite l'ouvrage de Blanqui, L'Eternité par les astres, hypothèse astronomique, Paris, 1872. « Rappelons, dit-il, un fait qui ne manque pas d'intérêt. Dernièrement un Français a de nouveau formulé la pensée que tout ce qui est possible existe ou existera quelque part dans l'univers, soit à l'état d'unité soit à l'état de multiplicité ; c'est là une conséquence irréfutable de l'immensité absolue du monde, ainsi que du nombre fini et constant des éléments, dont les combinaisons possibles doivent être également limitées ». Cette dernière idée appartient à Epicure (Lucrèce, II, 480-521). On reconnaît l'argument même de Nietzsche et presque dans les mêmes termes. « Si, dit Nietzsche, on peut imaginer le monde comme une quantité déterminée de force..., il s'ensuit que le monde doit traverser un nombre évaluable de combinaisons... Dans un temps infini, chacune des combinaisons possibles devra une fois se réaliser, plus encore elle devra se réaliser une infinité de fois. » De là « un mouvement circulaire de séries absolument identiques » L'érudit professeur de Bâle avait lu et médité Lange. Il s'inspira d'ailleurs très souvent de son livre. De plus, l'ouvrage de Lange fut bientôt classique en Allemagne. Donc Nietzsche savait que, pour sa doctrine du retour éternel, il avait un prédécesseur récent et un Français. Il tenait fort, d'ailleurs, à être au courant des ouvrages venus de France. Il a bien pu (mais ceci est une simple hypothèse) voir en librairie à Paris, à Nice même, ou faire venir de France la brochure de Blanqui. « Je me souviens, m'écrit de Barcelone M.Danielsen, de l'avoir vue dans un étalage de librairie à Stockholm en 1880. Peu de philosophes célèbres ont été aussi peu féconds que Nietzsche en invention de doctrines nouvelles. » Cette remarque irrévérencieuse eût indigné celui qui, dans la Volonté de puissance (§ 37) prononce ces paroles oraculaires qui prouvent que, sur sa table des valeurs, il avait rayé la modestie : « Ma philosophie apporte la grande pensée victorieuse qui finit par faire sombrer toute autre méthode. C'est la grande pensée sélectrice : les races qui ne la supportent pas sont condamnées, celles qui la considèrent comme le plus grand des bienfaits sont choisies pour la domination. » Et nunc erudimini, omnes gentes...
Un professeur de philologie grecque ne pouvait pourtant ignorer que les Stoïciens faisaient recommencer le monde après chaque conflagration. Les dieux eux-mêmes recommençaient leurs destinées, à plus forte raison les simples mortels. Socrate épousait de nouveau Xanthippe, toujours aussi acariâtre, buvait de nouveau la ciguë. Cette idée du retour des mêmes événements inspirait au sage le détachement, la résignation, l'absence de tout étonnement devant un monde toujours semblable à lui-même et que nous ne pouvons changer. Comme, d'ailleurs, ce monde paraissait aux Stoïciens un magnifique déploiement de tension et de raison, ils professaient l'optimisme et disaient : Rien de meilleur n'est possible ; ne nous troublons donc pas la cervelle, Nietzsche n'a fait que prendre pour un « enfantement » grandiose de son génie, sur les hauteurs de Silvaplana, ses souvenirs d'étudiant qui a lu Lucrèce et Marc-Aurèle, en attendant Lange. Guyau qui, comme on sait, parle du retour éternel des mêmes choses dans ses vers sur l'analyse spectrale, ne connaissait nullement le livre de Blanqui ; j'en ai la certitude ; mais il avait été conduit à cette idée et par ses réflexions propres et par l'étude d'Epicure et de Lucrèce. Il venait d'écrire sa Morale d'Épicure.