Robert Walser
Il y a certes des poètes qui connaissent un devenir-animal supérieur, en exclusion de tout genre -et de toute espèce (animale, humaine, divine…) : ainsi Robert Walser. Une parole qui n’est que vision immédiate des choses, une parole sans prophétie dont l’inquiétude semble ignorer le temps ou avoir surmonté le problème de sa synthèse. C’est pourquoi Robert Walser sait si bien parler de la présence. C’est comme s’il était passé dans un régime d’expression autre qu’humain. Ce n’est pas qu’il se satisfait du monde comme il va, mais sa prose poétique est satisfaite de ce qu’elle énonce.
L’art de Robert Walser a résolu le conflit entre le désir et la réalité au profit d’une pure vie intérieure sans sujet. C’est la raison pour laquelle Robert Walser fait partie de ces grands idiots de la littérature et de l’art pour lesquels la tension entre la vision et la parole n’existe plus en tant que telle. Seule existe la tension interne au langage qui laisse échapper ses puissances propres de vision. C’est la tension et l’effort vers la simplicité. Il y a là une sorte de folie, car l’idiot ne sort pas de soi, il est contracté comme un animal. Ce que réussit Robert Walser dans son extraordinaire inversion du rapport entre la vision et la parole, c’est ce à quoi tendent tous les grands poètes et artistes : parvenir à une immédiateté ou à une synthèse temporelle.
Robert Walser est en soi et à sa manière la réalisation de la prophétie, où le dire rejoint un voir, où le voir se dit et où le dire est vu. Et même, à lire l’auteur de la Promenade, la nostalgie est elle-même dépassée en une satisfaction. L’hébétude atteint ici son rang artistique. Évidemment, cela a le prix d’une folie, plus ou moins douce ; évidemment, cela a des conditions : sortir de la temporalité commune, sortir de l’histoire, sortir du réglage humain.André Hirt
Extrait de BAUDELAIRE-FIN (Origines de l’œuvre d’art),
à paraître.